Anne Philipe – les résonances de l’amour

Quand Julien était mort, le pin parasol resplendissait de puissance. Elle avait haï son insolence et sa beauté, elle aurait voulu l’empoigner à bras-le-corps et lui ordonner de ne pas être indifférent à l’absence de celui qui venait de mourir. Mais qu’importe à un arbre que deux voix ne viennent plus dialoguer soir et matin à son ombre, que deux mains au lieu de quatre ramassent les pommes de pin qu’il laisse tomber et qu’il n’y ait plus qu’un seul regard pour l’admirer. [...] Depuis qu’il est mort, certains soirs, l’arbre devient, pour Louise, Julien ; elle le fuit ou reste à le contempler, prise du désir de l’enserrer dans ses bras et de le respirer longtemps. Elle l’envie d’être à la fois mort et présent, libre dans l’espace, éclairé par la lumière, léché par le phare, arrosé par la pluie, secoué par le vent. Il tombera en poussière, ne connaîtra jamais le cercueil de plomb et l’ensevelissement.

A quel moment, se demande Louise, le souvenir de l’amour est-il devenu un bonheur ? Souvent maintenant, elle s’y enroule comme dans une écharpe de soie qui l’entraîne dans l’azur, vers ce lieu où le bleu du ciel et l’or pâle du soleil se marient. L’amour est cette même lumière irradiante et non plus l’astre noir qui l’avait hantée pendant tant d’années quand elle parcourait en errance les labyrinthes, à la recherche d’un fil sauveur introuvable. Les murs et les gouffres étaient alors les seuls aboutissements. Le temps n’était plus le temps, ni la nuit la nuit et moins encore le jour n’était le jour.

Existe-t-il au monde quelque chose d’immortel dont on ne puisse imaginer la fin ? Les étoiles meurent, les mers s’assèchent ou engloutissent les terres, toute vie n’est qu’un instant.

«  L’amour, c’est un mouvement perpétuel, un échange de questions et de réponses  ».

«  Mais il y a des choses essentielles que l’on ne peut pas dire à un être précisément parce qu’on l’aime  ».

«  [..] L’autre sait cela. Il sait qu’il y a des choses que l’autre ne dit pas. Il connaît même les raisons pour lesquelles les choses ne sont pas dites  ».

Louise ne l’entend pas, elle est partie en elle-même et s’est posée sur les lieux de la mémoire. Une seule phrase prononcée aujourd’hui par Adrien et qui lui fut un jour adressée a suffi pour faire renaître ce qu’elle croyait dissous, enfoui sous un souvenir plus proche – la mort de Juilen – qui lui, elle le savait, détenait encore le pouvoir de la brûler. Rien donc n’avait été oublié, le passé était resté en elle comme la dépouille d’un animal devient partie intégrante de la terre.

Est-ce que ce fut ainsi ? Personne ne peut lui répondre car à mesure que le souvenir s’éloigne il change et se transforme ainsi qu’un corps vivant. L’un nous habite constamment, nourrit notre âme aussi précisément que le sang de nos cellules ; un autre nous traverse né d’une association dont nous sommes seuls à recevoir l’écho, il reste en nous, s’incruste ou au contraire, malgré nous, s’efface, aussi insaississable que la poussière qu’un rayon d esoleil fait ressembler un instant à une parcelle d’or.

Sans doute parce que mon amour pour vous, l’idée de vous perdre, de vous voir disparaître de ma vie, alors que j’avais vécu heureuse avant de vous connaître, m’était insupportable. Je réalisais que l’amour était aussi important que la mort, qu’ils étaient liés, je ne savais pas encore de quelle façon, par quels liens mais je pressentais ce que je devais par la suite connaître.

Cécile s ‘aperçut que toute solitude pouvait devenir pire encore : Louise pouvait ne plus venir, Adrien cesser d’appeler, Milady mourir. Elle pouvait ne plus recevoir les cartes de Simon, être incapable de lui téléphoner en cas de désir extrême. Les limites de la solitude étaient sans fond comme l’horizon nu. Au moment de la mort, à qui penserais-je ?

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