Nancy Huston, romancière et essayiste

On aime l’essayiste pour la sagacité avec laquelle elle démonte les antagonismes entre le corps et l’esprit, l’art et la vie, le réel et l’imaginaire, la création et la procréation, la nature et la culture, et pour sa capacité à nourrir sa réflexion de ce que lui inspirent ses sensations physiques, ou les tâches du quotidien, autant que les références littéraires. On aime la romancière pour sa sensualité, pour son talent à dire les éblouissements de l’amour et les beautés de la vie aussi bien que la violence, la folie, la perversion, la tragédie ; pour cette écriture qui fouille la chair de son lecteur autant que celle de ses personnages. La parution de Une adoration, son nouveau roman, était une bonne occasion de rendre visite à Nancy Huston, écrivaine à l’existence démultipliée – par une aisance égale dans les registres francophone et anglophone (d’origine canadienne, elle est installée à Paris depuis trente ans) ; par la « quatrième dimension » que lui offrent les pouvoirs de l’imaginaire ; et par sa conscience heureuse, aiguë, de toutes les histoires, toutes les idées, toutes les richesses qui lui viennent des autres, et qu’elle s’est incorporées au cours de ses 49 ans de vie, à travers, dit-elle, « mes rencontres, mes amours, mes lectures, la maternité, l’amitié, les voyages ». « La solitude c’est la plus grande illusion de notre espèce », affirme l’un de ses personnages ; peu de gens repoussent aussi résolument et aussi loin qu’elle les parois du « moi ».

(JPG) 

« Sorcière » : le mot revient souvent dans le parcours et les écrits de Nancy Huston. Au pluriel, c’était le titre de la revue féministe à laquelle, dans les années soixante-dix, étudiante canadienne fraîchement débarquée à Paris, elle confiait ses premiers textes. C’est aussi l’image qu’elle utilise pour faire l’éloge des pouvoirs de l’imaginaire. L’héroïne de son roman Instruments des ténèbres, Nada, qui est elle-même romancière – sans être son décalque -, tire son inspiration d’un « démon », « mon djinn, mon dragon, mon ange gardien aux mains sales », équivalent narquois donné aux éternelles et fatigantes muses des littérateurs virils ; elle déniche chez Plutarque ces lignes : « C’est aux âmes dociles et qui, dès le début, à la naissance, obéissent à leur propre démon, qu’appartient l’espèce des devins et des hommes inspirés. De ce nombre était l’âme d’Hermodore de Clazomènes, dont tu as sans doute entendu dire qu’elle abandonnait complètement son corps pour errer nuit et jour en mainte contrée, puis qu’elle revenait, après s’être trouvée bien loin présente à beaucoup d’entretiens et d’événements. Or cette relation n’est pas véridique : l’âme ne sortait pas du corps, mais, comme elle obéissait toujours à son démon et relâchait son lien, elle lui donnait loisir d’aller partout à la ronde et par conséquent de voir et d’entendre au-dehors beaucoup de choses qu’il venait lui rapporter. » Nada ajoute : « C’est aussi ce qui arrivait aux sorcières, ces femmes inspirées dont l’âme était si étonnamment docile qu’il leur suffisait de se frotter le corps d’un onguent et – pouf ! – elles s’envolaient par la cheminée sur leur balai pour aller danser, festoyer et faire l’amour jusqu’à l’aube avec de beaux diables, grands, forts et infatigables… » Et Nancy Huston elle-même commentait dans un entretien : « C’est un éloge du cerveau, Instruments des ténèbres… Je dis : regardez… On est tous capable de faire ça, c’est ça, le balai de la sorcière… Chaque fois qu’on rentre dans un roman, on est sur un balai de sorcière, on va ailleurs, on est quelqu’un d’autre. Il suffit de voir des bougies, et soudain on est dans cette pièce où Marthe va accoucher, avec les paysannes qui s’affairent autour d’elle. Il suffit de très peu de mots, et on est dans la scène, c’est ça la magie. »

Mona Chollet

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