Nancy Huston – Journal de la création

Nancy Huston - Journal de la création dans Littérature huston3 

En février 1988, Nancy Huston participe au Centre Pompidou à Paris à une table ronde autour de la romancière américaine Djuna Barnes. Elle raconte : « Agacée par la teneur biographisante de mes remarques, une autre femme écrivain a fini par lancer cette boutade : “En ce qui me concerne, la biographie n’est que le résidu de l’œuvre.” Jolie formule (est-ce d’elle ?) – jolie et affligeante. Formule moderne, ça ne fait pas de doute ; et combien méprisante pour la plupart des personnes dans l’assistance, sommées d’admettre que leur existence quotidienne est entièrement dépourvue de valeur, du moment qu’elle ne sera jamais miraculée en Art… Ainsi, le tiède et tendre baiser posé par les lèvres de ma fille sur mes lèvres à moi, ce matin devant l’école, n’aurait eu aucun sens si je ne l’avais retranscrit ici ? »

Entre l’art et la vie – mais aussi entre l’esprit et le corps, entre la création et la procréation -, Nancy Huston manifeste un refus viscéral de choisir. Elle mène les deux de front, sans jamais accorder de prééminence à l’un ou à l’autre. Dans la dizaine d’essais qu’elle a publiés, elle ne cesse de réfléchir à leur articulation ; mais elle donne aussi à voir combien cette conception lui est naturelle. Sa pensée fait feu de tout bois : elle suit la piste d’un mot, rapproche des histoires différentes, relie sa propre expérience, ses sensations physiques, quelque chose que lui a fait remarquer sa fille un jour, à des souvenirs de lectures ou à l’interprétation d’un mythe ; elle mêle les références artistiques et les réflexions inspirées par les contraintes les plus triviales du quotidien, tissant entre la littérature et la vie un réseau serré de correspondances. C’est ce va-et-vient qui, loin de l’entraver, fait toute la fécondité de son travail. Peu de lectures font autant avancer, quand bien des intellectuels planant au-dessus des basses contingences de l’existence ne font qu’enfoncer des portes ouvertes d’un air pénétré.

Mine de rien, Nancy Huston est un phénomène. Réfléchissez : vous en connaissez beaucoup, des auteurs qui revendiquent leur identité non seulement de femme, mais aussi de mère, et qui sont en même temps reconnues comme des intellectuelles et des créatrices à part entière ? Huston est cette anomalie-là : une intelligence féminine, et en même temps une intelligence universelle, dont personne ne peut contester l’apport tant à la fiction qu’à la réflexion sur la littérature. En un mot, une « romamancière » : c’est elle-même qui forge cet hybride sacrilège, dans un texte du recueil Désirs et réalités, « Le dilemme de la romamancière ».

« La maternité ne draine pas,
toujours et seulement,
les forces artistiques ;
elle les confère aussi »

Le plus impressionnant de tous ses essais est sans doute Journal de la création (1990), rédigé tout au long de sa deuxième grossesse – et dans lequel elle rapporte l’épisode de la table ronde sur Djuna Barnes. Elle s’y donnait pour but de réfléchir aux liens « possibles ou impossibles » entre la création et la procréation, la première ayant toujours été traditionnellement attribuée aux hommes et la seconde aux femmes. Plus jeune, elle-même, emboîtant le pas à Simone de Beauvoir, avait décidé de ne pas avoir d’enfants, avant de se révolter contre cette alternative simpliste : « Ce que ne pouvait pas savoir Simone de Beauvoir, c’est que la maternité ne draine pas, toujours et seulement, les forces artistiques ; elle les confère aussi. » Dans un autre texte, « Les enfants de Simone de Beauvoir », paru dans Désirs et réalités, elle raconte :

« Moi non plus, je ne voulais pas d’enfants ; c’est un choix qui fut mien et que j’ai défendu avec tant de fougue que je le respecterai toujours. La liberté plus grande du célibataire et surtout de la célibataire, en comparaison des gens mariés, est incontestable. Le temps dont elle dispose – pour travailler, voyager et s’instruire – est objectivement, quantitativement, plus grand que celui d’une mère. Mais je me suis aperçue que malgré tout, le temps avait tendance à passer, et que je n’aimais pas sa manière de le faire. J’avais beau le mesurer, le distribuer, et m’efforcer d’en profiter au maximum, je ne réussissais pas à le mater, à l’immobiliser ; il me glissait quand même entre les doigts.
Et si, après dix années de vie de femme adulte-indépendante-célibataire-activiste, j’ai désiré partager ma vie avec un enfant (et aussi avec un homme, mais cela, c’est une autre histoire), ce fut, entre autres raisons, pour changer ce rapport-là au temps. Pour me forcer à accepter une certaine “perte” du temps. Pour apprendre la paresse, les répétitions et les temps morts. Parce qu’un enfant, peut-être plus qu’aucune expérience de la vie humaine, vous confronte et à la nécessité et à la contingence. Quand vous lui mouchez le nez, ce n’est pas parce que c’est la chose qui vous tient le plus à cœur à ce moment-là, c’est parce que c’est cela qu’il faut faire. (…) Du coup, la vie ne peut plus coïncider avec l’œuvre : ça déborde de partout, et ça vous déborde. Effectivement, vous n’avez pas le choix : ce ne sont pas des “rapports choisis avec des êtres choisis” [ce que Simone de Beauvoir prisait exclusivement]. L’enfant est là, celui-là et pas un autre, et il faut que vous subveniez à ses besoins. C’est nécessaire. Mais le plaisir qu’il vous apporte est, lui, parfaitement gratuit. Il n’est pas le résultat d’un “bon choix” : bon choix de vin ou de promenade ou de livre ou d’ami. Il vous tombe dessus sans que vous le méritiez. Un sourire, un câlin, une confidence chuchotée – ces choses-là sont non seulement “gratuites”, elles sont inestimables. »

En la lisant, on prend conscience d’une foule de préjugés et de conclusions abusives dont on était imprégné et qui rétrécissaient notre horizon. Grâce à sa finesse et à sa perspicacité, on devient sensible à des distinctions subtiles qui correspondent bien mieux à la réalité de la vie. Peut-être son statut d’étrangère – elle est canadienne, française d’adoption, et écrit en français – l’a-t-il rendue particulièrement allergique aux idées toutes faites, auxquelles il l’a confrontée plus qu’une autre. (« Les expatriés : éternellement exposés aux questions stupides », note-t-elle dans Nord perdu, un autre de ses essais.)

« Une romancière peut avoir besoin,
dans ses livres,
d’être violente, ou lascive, ou folle,
ou d’un pessimisme amer ;
toutes de très mauvaises qualités
chez une mère »

Comme elle l’écrit dans « Le dilemme de la romamancière », si l’écriture est réputée difficilement conciliable avec la maternité, ce n’est pas seulement pour une question de « logistique », mais aussi pour des raisons « éthiques » : « Les mères ont tendance à vouloir que tout soit beau pour leurs enfants. Elles s’efforcent, plus ou moins, d’adopter une vision optimiste afin de les protéger, les réconforter, leur insuffler de l’espoir. Les romancières peuvent avoir ou non le même désir – transmettre un message d’espoir – mais si elles dépeignent un monde dans lequel l’existence humaine est tout miel, la réaction de leurs lecteurs sera non l’espoir mais l’ennui. (…) Une romancière peut avoir besoin, dans ses livres, d’être violente, ou lascive, ou folle, ou d’un pessimisme amer ; toutes de très mauvaises qualités chez une mère. Une mère, en tant que mère, doit être attentive à autrui, établir et entretenir des liens. Une romancière, en tant que romancière, doit être égoïste ; son art exige un certain détachement. Cela ne veut pas dire que des femmes qui écrivent des romans n’ont pas besoin d’autrui, ni que des femmes qui ont des enfants n’ont pas besoin de temps à elles. Il est évident qu’aucune mère n’est que mère, ni aucune romancière, que romancière. Mais peut-on être généreuse le week-end et égoïste en semaine, morale le jour et amorale la nuit ? »

Ce dilemme, elle est sans doute l’une des premières à pouvoir le résoudre : « Inventer et ficeler des histoires, vivre et imaginer des aventures ; assumer et courir des risques ; bafouer et tourner en dérision les moralités orthodoxes : toutes ces spécialités traditionnellement masculines deviennent accessibles aux femmes, à mesure qu’elles insistent pour regarder en face la vie et la mort ; à mesure, aussi, que les pères apprennent à “materner” et que les mères n’ont plus à incarner, seules, l’éthique pour leurs enfants. » Avant elle, ses consœurs ont bien souvent dû se résigner à être soit de mauvaises mères, soit des romancières inachevées. Beaucoup d’entre elles, pour (faire) prendre au sérieux leur vocation d’écrivain, ont, comme Simone de Beauvoir, renoncé à la maternité.

Mais il n’est pas sûr que cela soit encore assez pour permettre à une femme de prétendre au statut de « créateur ». Car elle incarne, en tant que femme, l’antithèse de l’artiste tel qu’on se le représente généralement. En Sartre, comme en beaucoup de grands modèles d’hommes de lettres, Nancy Huston identifie ce qu’elle appelle le « complexe de Jésus-Christ », et qu’elle définit ainsi : « Contrairement aux petites Œdipe, les petits Jésus n’ont pas besoin de tuer leur père et de coucher avec leur mère. Leur père est déjà mort (ou radicalement absent), et d’autant plus facilement idéalisé, c’est-à-dire transformé en Idée. (…) L’absence du père évite au fils d’avoir à se confronter à l’image traumatisante de la mère érotique, l’autorisant dès lors à se croire le produit d’une parthénogenèse. Adolescent, il peut jouer auprès de la mère le substitut du Père (je pense non seulement à Sartre, mais à Baudelaire, Albert Cohen, Elias Canetti, Roland Barthes…), et se vivre comme le croisement d’un corps de femme immaculé avec le Saint-Esprit. Il rejettera pour lui-même le mariage et l’enfantement, vouera un amour éternel à sa mère, et témoignera d’un mépris plus ou moins mêlé d’horreur pour toutes les autres femmes – qui, elles, porteront toute la charge de l’existence physique, depuis la boue jusqu’à l’érotisme. (Le Christ lui-même, soit dit à sa décharge, manifestait moins cette dernière tendance que ceux qui passent par son “complexe”). »

« La femme est succion, ventouse, humeuse,
elle est poix et glu, un appel immobile,
insinuant et visqueux »
Simone de Beauvoir, féministe

Beaucoup de femmes écrivains ont ainsi manifesté un dégoût profond pour leur corps, qu’elles ont désavoué de toutes leurs forces, comme si c’était la condition à remplir pour pouvoir se consacrer aux travaux de l’esprit. « De la puberté à la ménopause, la femme est le siège d’une histoire qui se déroule en elle et qui ne la concerne pas personnellement », écrivait Simone de Beauvoir – les citations que tire Huston de son œuvre traduisent une telle répulsion (« la femme est succion, ventouse, humeuse, elle est poix et glu, un appel immobile, insinuant et visqueux ») qu’on s’inquiète un peu à l’idée qu’elle soit considérée comme l’une des figures de proue du féminisme au vingtième siècle. Avant Beauvoir, Elizabeth Barrett ou Virginia Woolf ont témoigné à travers divers symptômes – anorexie, frigidité – d’une peur panique du corps ; Huston commente sobrement : « Le corps est terrifiant. Il meurt. Les mots ne meurent pas. » Ce que les hommes créateurs rejettent sur les femmes en même temps que « la charge de l’existence physique », c’est évidemment aussi la mortalité, et tout ce qui est soumis au passage du temps.

A la chronique de sa grossesse, Nancy Huston mêle, dans Journal de la création, l’étude d’une série de couples d’écrivains (Scott et Zelda Fitzgerald, George Sand et Alfred de Musset, Virginia et Leonard Woolf, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, pour ne citer que les plus célèbres) et des conflits qui naissent de la friction de deux ambitions littéraires – conflits qu’elle résume par cette formule cruelle : « Deux êtres qui s’aiment ne font qu’un : lequel ? ». « Je vous trouve parfaite, dit Scott Fitzgerald à Zelda devant un journaliste. Vous êtes toujours prête à m’écouter lire mes manuscrits à toute heure du jour et de la nuit. Vous êtes charmante – belle. Vous nettoyez, je crois, la glacière une fois par semaine. » Commentaire de Huston : « C’est une plaisanterie, évidemment. Il n’en reste pas moins que la glacière est propre, et le roman publié. Une semaine plus tard, la glacière sera de nouveau sale, alors que le roman restera inchangé, dans sa perfection originelle. »

Quant à elle, elle a décidé d’accepter la répétition des tâches quotidiennes, le corps, la possibilité de la maladie et de la souffrance, la mortalité, et elle ne voit pas pourquoi cela remettrait en cause son talent d’écrivain. Elle parle du bonheur de s’imaginer non pas comme un individu promis à la pourriture, mais comme un élément d’un cycle. Vers la fin de sa grossesse, elle fait ce rêve : « Je séjournais dans des villes du Nord pour assister à la mise en scène de deux pièces de théâtre dont j’étais l’auteur. Or la troupe qui travaillait depuis deux mois sur mes écrits était entièrement constituée de comédiens handicapés. (…) Afin d’être en pleine forme pour la générale, ils ont pris un bain de boue collectif et je m’y suis laissée glisser avec eux (…). L’ambiance était toute de confiance réciproque et de félicité, il n’y avait réellement aucune différence entre moi et les handicapés, je n’avais aucun effort à faire pour me considérer comme “étant dans le même bain” qu’eux. En d’autres termes : oui, nous sommes tous des handicapés, moi aussi je suis “malade”, c’est-à-dire vivante, j’accepte la maternité, la matérialité, la mortalité. Ce n’est pas en luttant contre “la boue” mais en s’y laissant glisser, en en tirant tous les effets bénéfiques, guérisseurs, que l’on sera prêt à affronter la “générale”, à faire face à un public et à jouer de son mieux. »

Mona Chollet

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